Papa

Je sais d’avance que cet article va être dur à écrire, mais je sais que j’en ai besoin.

Je ne vous l’ai pas dit, mais il y a deux mois de ça, j’ai « soudainement » perdu mon papa. La maladie l’a emporté. La maladie m’a enlevé mon papa. Et aujourd’hui, j’ai besoin d’en parler. Peut-être pour aller mieux ?

Début 2018, j’appelle ma mamie, la maman de mon papa, pour prendre des nouvelles, comme à mon habitude. Je lui demande si elle va bien. Elle me répond « Oh tu sais, je suis un peu chamboulée avec ce qui arrive à ton père ». Mais de quoi me parle-t-elle ? Qu’est-ce qu’il a mon papa ? Je demande à ma grand-mère des explications, j’insiste. Elle ne veut pas me répondre, elle souhaite que ce soit lui qui me le dise.

Quelques jours passent, si ce n’est pas plus d’une semaine, voire deux. J’ai le temps de me faire des millions de films sur ce qu’a mon papa. Mais j’ai peur de l’appeler et de lui demander. Du coup, je ne fais rien. Et en attendant, je m’imagine des tas de choses, des choses tristes, et je pleure… Parce que je crains le pire.

Viens le jour où je prends mon courage à deux mains. Je l’appelle, je lui demande s’il va bien. Comme à son habitude, pour ne pas inquiéter ses enfants, il dit que tout va bien. Je lui dis « Mais mamie m’a dit que tu n’allais pas bien, qu’est-ce que tu as ? ». Il me l’avoue. Il me dit qu’il a un cancer, mais qu’il ira bien, qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter.  « Ça se guérit facilement ».

Les mois passent, il entame des traitements. Ça a l’air d’aller mieux. En tout cas, c’est ce qu’il me dit au téléphone. Quand je rentre pour rendre visite à ma famille (ce qui arrive 4 fois par an environ), il a l’air un peu fatigué, mais ça a l’air d’aller. Après tout, c’est normal, les traitements sont assez durs à supporter. On ne ressort pas indemne de ce type de maladie…

Août 2018, je suis en Corse, avec mon chéri. On passe de superbes vacances, depuis quelques jours. Je décide d’appeler ma grand-mère pour prendre des nouvelles, alors qu’on attendait que le camping nous attribue une place. Comme toujours, je lui demande si elle va bien et là, elle me ressort le même scénario. « Oh tu sais, je suis un peu chamboulée avec ce qui arrive à ton père ». Mais quoi encore ? Je croyais qu’il allait bien. Cette fois-ci, elle me dit qu’il est à l’hôpital, mais rien de plus. Je ne comprends pas, les traitements ont l’air de fonctionner, il était à la plage avec ma belle-mère et mon petit frère quelques jours avant.

Je décide de l’appeler directement, pour savoir ce qu’il se passe. « Les traitements n’ont pas fonctionné ma fille, le cancer se propage. Mais ne t’inquiètes pas, je vais essayer un tout nouveau traitement. Ça va aller ! », sans me dire qu’il a failli y rester (ça, je l’apprends quelques semaines plus tard). Je n’ai pas de mots, je pleure, je lui dis que je l’aime, il raccroche (car il ne supporte pas d’inquiéter ses enfants). Je suis chamboulée, une nouvelle fois.

Malgré cette mauvaise nouvelle, je sais que mon père est fort. Même si ça reste dans un coin de ma tête, je passe de très bonnes vacances.

Quelques mois passent, même plus d’une année. Avec quelques hauts et quelques bas concernant son état, mais rien de bien inquiétant (selon ses paroles). Il a l’air de guérir. Mais bon, à distance, sans le voir régulièrement, sans qu’il ne dise totalement la vérité au téléphone, je ne sais pas vraiment, et je sais qu’il y a beaucoup de choses que je ne saurai jamais.

Noël 2019, comme tous les ans, je remonte faire les fêtes en famille. Je passe le 24 du côté de ma maman et le 25 avec mon père et un petit bout de famille. Avec la chimio, il semble très fatigué, il a un peu de mal à marcher, il est très pâle… Mais à part dire qu’il est fatigué, il dit que tout va bien et que ça va se guérir. Je m’inquiète un peu, mais je lui fais confiance. Je le crois quand il dit qu’il va guérir. Il est fort mon papa. En même temps, personne ne veut penser au pire dans ces moment-là…

Quelques semaines plus tard, je lui envoie un message pour prendre des nouvelles. Et c’est là, que j’ai réellement commencé à ouvrir les yeux. Il me dit qu’il vient d’être hospitalisé, qu’il ne sent plus ses jambes, qu’il ne peut plus marcher. Une métastase a touché le mauvais nerf. Encore une fois, il me dit de ne pas m’inquiéter, qu’il va refaire de la chimio (ou des rayons ?) et qu’il pourra remarcher bientôt, qu’il fera de la rééducation et que tout ira bien.

Des semaines passent, il reste à l’hôpital. Avec mon chéri, on lui rend visite pour passer un peu de temps avec et le soutenir. Il a l’air très fatigué, il ne bouge toujours pas ses jambes, il est assis toute la journée dans un lit…

On rentre à Lyon. Tous les jours, pendant plusieurs semaines, je lui envoie des messages. Pour une fois, il est honnête, il me dit qu’il a mal. Mais par contre, il continue de dire que tout ira bien. Et je le crois, j’essaie de me rassurer, même si au fond de moi, je me prépare au pire.

Des jours passent, je lui envoie un message, mais là, sa réponse n’est pas normale. D’habitude, il écrit comme une personne de 63 ans écrit un SMS, avec des fautes, des mots remplacés par la correction automatique. Mais là, c’était différent. C’était écrit comme s’il avait du mal à parler, à articuler (un peu incohérent de dire ça alors que c’était un SMS, mais je suis sûre de moi). A ce moment-là, j’étais en cours, je parle de mon inquiétude à mes copines. Puis je décide d’envoyer un message à ma belle-mère pour savoir ce qu’il se passe. Il est 17h, je termine les cours, toujours pas de réponse. A 17h30, mon train arrive, je sens le vibreur. Je ne regarde pas mon téléphone, j’attends d’être descendue du train (je n’ai que 3 minutes donc ça va) car j’ai une mauvaise intuition. Si jamais c’est une mauvaise nouvelle, je ne veux pas être au milieu de tout le monde, je veux être auprès de mon chéri. Je n’attends pas d’être arrivée chez moi pour lire le message.

Je le lis. Ma belle-mère m’annonce qu’il va très mal, qu’elle ne sait pas s’il va guérir… Elle ne sait pas quoi me dire. C’est monté au cerveau, il n’arrive plus à articuler correctement, il ne fait que dormir. Les 200 mètres pour arriver à ma porte sont les plus longs 200 mètres de ma vie. Je rentre. Mon copain est là, dans une autre pièce. Il me dit bonjour, aucun son ne sort de ma bouche. Et là, je pleure de douleurs. Je m’effondre dans les bras de mon chéri.

Le lendemain, j’envoie un message à mon père pour lui dire que je l’aime. Il ne répond pas. Mais je sais qu’il l’a vu, ma belle-mère lui a lu, elle me l’a dit.

L’inquiétude et la peur sont au maximum. Je ne sais pas comment me comporter. Est-ce que je vais le voir ? Est-ce que je vais en cours ? Au vu des informations que l’on avait, je décide d’attendre le week-end pour aller lui dire au revoir, car on ne sait jamais. A ce moment, j’ai encore l’espoir qu’il ira mieux. Ma famille aussi. Personne n’y croit, la situation ne semble pas si dramatique, il va s’en sortir, c’est sûr, il est super fort mon papa.

Du coup, je décide de finir ma semaine, d’aller en cours, sans être vraiment là, sans savoir comment me comporter, sans savoir quoi faire… Je continue ma vie. Puis, je me dis que je le verrai dans quelques jours.

A savoir qu’à ce moment-là, le Covid devenait de plus en plus important donc il fallait s’organiser avec l’hôpital (qui était à Reims, alors que je suis de Lyon) pour pouvoir le voir. J’appelle l’hôpital et je demande comment va mon papa. Le médecin (ou l’interne ?) m’annonce qu’il n’a plus que quelques semaines, voire quelques jours à vivre. « Quoi ? Mais je pensais qu’il y avait encore de l’espoir ! », « Je suis désolé Madame, mais c’est grave ».  Cette fois, c’est sûr, il va partir. Il faut que je lui dise au revoir. En raison du virus, l’hôpital n’accepte pas plus de 2 personnes à la fois et par jour. Mais vu qu’on venait de loin, il ferait une exception. Je dois quand même dire au revoir à mon père.

J’ai appelé l’hôpital le jeudi, j’allais lui dire au revoir samedi. J’ai prévu d’y aller avec un de mes frères, pour respecter la règle des “pas plus de 2 personnes à la fois”.

Je continue ma journée, les cours se passent bien, je rigole même, je fais comme ci tout allait bien. (En fait, je ne sais pas vraiment ce qu’il se passe, je ne sais pas comment réagir, je ne réalise absolument pas que je vais perdre mon papa). A 16h05, je viens de commencer mon deuxième cours de l’après-midi, mon téléphone sonne. Je vois le nom de mon petit frère s’afficher, un « putain » sort de ma bouche, et là, je sais. Je cours dans le couloir, je décroche. Ma belle-mère est au bout du fil, en pleur. Il est parti. Je m’effondre. En plein milieu du couloir de mon campus. Je n’ai aucun mot qui sort, à part des pleurs et des cris de douleur. Ça fait mal, je n’y crois pas, il n’a pas pu partir sans dire au revoir à ses 5 enfants.

Quelques secondes s’écoulent avant que mes copines déboulent dans le couloir. Elles n’ont pas réfléchi, elles sont sorties de la classe pour venir vers moi, car elles savent ce qu’il se passe. Elles n’ont pas besoin de me demander pour savoir. Elles devinent. Elles me réconfortent, me câlinent, me rassurent. Elles me raccompagnent même chez moi, en bus, auprès de mon chéri, qu’elles ont appelé pour lui annoncer. Je rentre chez moi, je retrouve mon chéri, rentré plus tôt des cours, et mes copines retournent à l’école. Mon copain me réconforte comme il peut, même s’il sait que rien ne pourra y faire. Mais il est là et c’est le principal.

Le lendemain, je ne vais pas en cours. En vue de la situation, avec le confinement qui arrive quelques jours après, je décide de rester chez moi, auprès de mon copain et j’attends la date de l’enterrement pour monter.

Je ne réalise pas qu’il est parti. J’ai l’impression que je vais le revoir bientôt. Puis, avoir l’habitude de ne pas le voir souvent, ça n’aide pas vraiment à s’en rendre compte.

Plus d’une semaine après, la veille de l’enterrement arrive. À quelques heures du départ, on ne sait pas encore si on y va. On n’a pas le droit de sortir. On ne sait pas vraiment si on a le droit d’aller à un enterrement, et qui plus est, à l’autre bout de la France. Aucun média ne dit la même chose. On a peur de ramener le virus si jamais on l’a. On ne veut pas contaminer ma famille…

Mais il faut que j’y aille. Sinon, comment je peux faire mon deuil ? Comment je réalise qu’il est parti moi ? Car oui, une semaine après, je ne réalise toujours pas qu’il est parti. Puis, on décide d’y aller quand même, mais avec toutes les précautions possibles, masques, gants… On dort chez ma mère. Le lendemain, on assiste à l’enterrement. Le jour le plus dur de ma vie. Je n’en parlerai pas plus que ça ici car je préfère garder ce moment pour moi. Tout ce que je peux vous dire, c’est que je suis au plus mal. Nous ne devons pas être plus de 20, pas de câlin, pas de contact, 1 mètre de distance…

Aujourd’hui, ça fait deux mois qu’il est parti. Deux mois que je n’ai plus de papa. Deux mois que je garde une photo de lui près de moi. Je réalise un peu plus chaque jour qu’il est parti. J’y pense constamment, sans vraiment y penser. Des fois, je ne sais même plus quoi penser. J’ai une boule qui est là constamment, même pendant mes jours de repos, même le week-end. Elle ne part pas. Au bout de quelques jours, elle se transforme en sanglot. Et rebelote.

En deux mois, j’ai remis énormément de choses en question. Je suis tout simplement perdue. Il me manque quelque chose. Il me manque, mon papa. J’ai l’impression que je ne pourrais jamais être heureuse à 100%. J’ai l’impression que la douleur ne partira pas. Tous les jours je souris, je ris, mais il y a toujours un moment, qui me fait croire que c’est faux, que je fais semblant. Pourtant, non. Mais comment dois-je me comporter ? Qu’est-ce que je dois ressentir en ce moment ? Je suis complétement perdue. Où est-ce que ça va me mener ?

En tout cas, sans mon chéri, mes copines, ma famille et mes collègues, qui sont constamment en train de me demander comment ça va, en train de me réconforter, je sais que ce serait encore plus dur. Alors je tiens à les remercier pour leur soutien qui m’est indispensable ! Vraiment.

Tu me manques, Papa.

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